Mon
premier avion,
2 avril 1915
5 h 20 du matin.
Le mécanicien vient
de lancer l’hélice, et tout de suite c’est le vacarme effroyable du moteur, la
trépidation totale de l’appareil. Le pilote qui m’emmène est P... Il fait un signe pour qu’on enlève les
cales. Nous partons.
Hier au soir nous
avons décidé de nous envoler de très bonne heure puisque les Allemands,
maintenant, ont peur de nous. Les
Aviatik et les Albatros ne se risquent plus qu’au petit jour, ou à la tombée de
la nuit. Nous l’avons remarqué. C’est un fait précis, indiscutable. Ce matin, il y a trois appareils qui vont
leur donner la chasse, trois appareils de la même escadrille : la M.S.1 2.
5 h 30 du matin.
Nous montons. Il y a de la brume. Les premiers rayons de soleil rougeoient
vers l’est. Il fera beau tout à
l’heure. Pas un nuage. Une gelée blanche couvre la campagne entière. Le bord des étangs est frangé de glace. Comme il va faire froid là-haut !!
Nous montons
toujours. Le moteur ronfle bien. Son hululement éolien me semble
régulier. Devant moi je n’aperçois du
pilote que son dos, couvert d’une peau de chèvre et son casque de cuir.
La terre s’éloigne de
plus en plus. Les objets se
rapetissent. L’altimètre marque 1800
mètres. La brume décidément est épaisse
mais à 2000 mètres elle cesse brusquement.
Le coup d’œil est féerique.
Cette brume ensanglantée par l’aurore tranche brutalement sur le haut du
ciel suivant une ligne sombre, presque noire, absolument horizontale. Au dessus l’atmosphère est limpide, de
couleur pure d’un bleu vert très léger.
Nous survolons
Reims. La ville apparaît lointaine avec
la masse tragique de sa cathédrale mutilée.
Les misérables ! Chaque fois j’y songe.
Aurons-nous la chance de rencontrer un Aviatik???
Il fait froid. Il me semble que le moteur vibre ? Non. Il est régulier. Le pilote fait un geste avec la main droite
et m’indique un point de l’espace. Je
regarde et j’aperçois très loin de nous et plus haut, beaucoup plus haut, une
minuscule petite chose noire qui se déplace.
Un aéroplane !!! Français
?? Allemand ?? Impossible de savoir. Entre le pilote et moi il n’y a pas
d’acoustique pour parler. Il faut
hurler si l’on veut s’entendre. Je crie
à tue tête: “allons voir !!”. P.. a
compris. Je vois son casque s’incliner
plusieurs fois de haut en bas, à petits coups pour dire “oui”. Nous changeons notre ligne de vol. Nous prenons en chasse la petite chose
noire.
Je tire ma montre par
habitude. Il est 5 h 50. L’altimètre marque 2300.
En vain je braque ma
jumelle sur l’avion lointain.
Impossible de l’identifier. Par
suite de la vibration de l’appareil, il n’apparaît que comme un point sombre
dansant comiquement dans le champ de la lunette. Trop loin encore ! Il faut prendre patience. Où allons-nous ? Nous piquons vers le sud-est.
Nous suivons la Vesle. A
l’horizon j’aperçois la Marne, les toits d’Epernay à droite, puis, à gauche,
ceux de Châlons-sur-Marne.
Nous restons dans nos
lignes. Ca va bien !! Si nous démolissons le gibier convoité, nous
pourrons le ramasser !
6 h l0 du matin.
Nous avons pris de la
hauteur. Il semble que nous nous soyons
sensiblement rapprochés de l’appareil qui nous intrigue. Il est plus gros déjà. Nous le suivons exactement. Est-ce un Aviatik ?? Oh ! que je voudrais savoir !!! J’ai bien peur qu’il ne soit français
!!! Il pique droit sur Châlons. J’enlève mes gants fourrés pour voir si je
pourrai m’en passer tout à l’heure pour tirer.
Bien vite je les remets. Le
froid est terriblement vif. Instantanément
mes mains sont devenues blanches. La
boussole est gelée.
6 h 20du matin.
C’est un
Allemand!!! Pas de doute!!! Je viens d’appuyer fortement les oculaires
de ma jumelle contre mes arcades sourcilières pour être sûr de voir. J’ai vu!!
Biplan. Fuselage plein. C’est un Allemand. Nous sommes un peu plus haut que lui. Penché sur l’épaule du pilote, je crie “Aviatik”. Il a entendu. Le casque dit “oui”.
Je me sens transporté
d’une joie immense. Nous allons donc
enfin pouvoir nous mesurer!! C’est une
ivresse ! Oui, mais soyons calmes
! Il ne faut pas le manquer.
Il se rapproche ! Il
se rapproche !...
Tâchant de rester
froid, je fais les derniers préparatifs du combat qui m’apparaît imminent. Je défais la courroie qui retient la carabine
du fuselage, arme dont je vais me servir.
Nous n’avons pas de mitrailleuse.
Le mécanisme joue bien??... Oui.
Dans la boîte de culasse, le chargeur est à sa place. Les balles D de couleur cuivre brillent au soleil. J’arme.
D’un revers de main je fais sauter le déclic de la ceinture qui me rive
à mon siège en cas de bourrasque.
J’aurai les mouvements plus libres pour tirer. Un dernier coup d’œil à la carte pour voir où nous sommes, car
tout à l’heure j’aurai autre chose à faire.
J’identifie un village : L. sur V..
Ça va. Tout est paré ? Non !
Encore un point à régler. Il me
reste à “communier” avec mon pilote.
Il faut qu’il sache
que nous pouvons marcher, que je suis décidé autant que lui peut l’être
jusqu’au bout, jusqu’à la fin. Il faut
qu’une grande confiance mutuelle s’établisse entre nous.
Je me penche sur son
épaule et lui crie dans l’oreille, très fort pour qu’il entende malgré
l’épaisseur de son passe-montagne. “Ne
mollissons pas.” C’est là une
phrase coutumière à l’escadrille, une phrase un peu à la blague, “à
l’étudiant”. Il a entendu. Le casque dit “oui” avec énergie. Je
devine le sourire.
L’appareil allemand
est maintenant tout proche. Les détails
de sa superstructure nous apparaissent.
Il nous tourne le dos. Les
énormes croix de Malte ou Croix de Fer se découpent avec précision, en noir
violent sur les pans supérieurs qui sont d’un blanc de lait. Très nettement nous apercevons le pilote
courbé sur son volant. Il est habillé
de cuir noir, coiffé d’un casque également noir, luisant de soleil. Quelle distance nous sépare ? Cent, cent cinquante mètres
peut-être... Je ne sais.
Minute poignante,
inoubliable ! Réellement je sens mon
cœur bondir avec force. Ainsi nous
allons donc vivre ce conte d’Edgar Poë, de Wells ou de Jules Verne ?...
Le combat est
imminent, certain.
Nous attaquons. Les secondes qui vont venir me paraissent
chargées d’événements extraordinaires.
Le temps d’un éclair, je réfléchis: “ou bien nous allons abattre cet Aviatik,
ou nous le serons par lui, il n’y a pas d’autre hypothèse”.
Une grande confiance
est en moi, spontanée. A l’avance je
suis sûr du résultat. Nous
l’aurons!!! C’est lui qui touchera le
sol!... Lentement je viens d’épauler,
bien décidé à ne tirer qu’au tout dernier moment pour être sûr. L’avion ennemi est là, à notre droite, un
peu plus bas que nous. Le vent de
l’hélice a tendance à rejeter ma carabine, je dois la maintenir avec
force. Depuis quelques instants, les
éclatements d’obus français ont cessé autour de nous. Les artilleurs nous ont aperçus et ne tirent plus. En ce moment, d’en bas, ils doivent
considérer avec une émotion grandissante les préludes du duel.
Ca y est ! Le
moment est venu. Que Dieu
dispose!!! L’appareil allemand qui est
un Albatros à queue triangulaire semble se rapprocher de nous à une allure
vertigineuse. Allons-nous nous
rencontrer ?? D’un bond P.. relève notre Morane.
L’Albatros en coup de vent vient de passer juste en dessous.
J’ai tiré visant le
pilote. De mon coup de carabine, je
n’ai entendu qu’une détonation sourde, mate, confondue dans le hululement, le
fracas du moteur. L’avion ennemi
apparaît maintenant à notre gauche, à une quarantaine de mètres. Vite j’arme de nouveau. Par une manœuvre audacieuse P.. exécute un
virage sur l’aile. Les tendeurs
sifflent, mes oreilles sifflent. De
nouveau nos deux appareils se rapprochent à une vitesse effroyable. Au bout de mon guidon j’aperçois la tête du
pilote allemand. Une secousse ! Je ne vois plus la tête. Oh! la voilà ! Je ne la vois plus, oh la voilà encore!! Nouvelle secousse ! Elle disparaît... Allons bon, j’ai tiré!!!
L’Albatros passe sous
nous comme un bolide. Nettement à mon
coup de feu, j’ai vu le pilote, d’un mouvement instinctif rentrer le cou dans
les épaules. Manqué ! Mais, tirer dans ces conditions, c’est
effroyablement difficile. Les deux
avions sont à pleine vitesse ; comme ils se croisent, ces deux vitesses
s’additionnent. C’est donc à plus de
deux cents kilomètres à l’heure que nous nous rencontrons. Maintenant c’est à quarante ou cinquante
mètres à notre droite que l’Albatros se découpe de profil en blanc ardent sur
le fond du ciel. J’arme de nouveau.
Décrire les mille
impressions que je ressens, les mille détails qui frappent mes yeux et se
succèdent à l’allure fantastique qui nous emporte est impossible. Dans un grand éblouissement bleu,
brusquement c’est le soleil qui se trouve en plein dans ma figure, puis c’est
la terre. Une galopade insensée de prés
verts, de villages, de bois de sapins, de rivières, de maisons lointaines et
minuscules. Je ne me rends plus compte
des mouvements de l’appareil. Soudain
son aile droite m’apparaît piquée presque en plein ciel, tandis que la gauche
semble s’appuyer au sol sur une terre labourée de couleur rouge.
Brutalement c’est
l’inverse. Mes oreilles
bourdonnent. Où sommes-nous ? Tout ce que je savais, c’est qu’au début du
combat, la ligne de nos tranchées était à sept kilomètres à notre gauche. Mais maintenant ! Nous avons tellement de fois changé de direction ! Est-ce au-dessus des lignes françaises que
nous nous battons ou des lignes allemandes ?
Où sommes-nous ?...
Je crois que nous
sommes toujours dans nos lignes. Il me
semble que nous aurions vu passer le réseau compliqué de nos tranchées écrites
en lignes blanches sur le fond vert sombre du sol. Nous ne l’avons pas vu.
Nous sommes chez nous. Sus aux
Boches!!
Il est là ! Je le vois ! Le pilote noir luisant de soleil est tassé sur son siège, agrippé
au volant. Quel homme est caché, quel
Allemand sous ce déguisement d’aviateur anonyme ? De quel repaire obscur s’est-il envolé ce matin, aux premiers
feux du jour ?... Mystère...
L’Albatros vient d’exécuter une manœuvre. Pour la première fois, l’observateur qui se
trouve à l’avant nous apparaît. Jusqu’à
présent, grâce à l’habileté de P.. il est resté hors de cause, dans l’angle
mort, gêné, caché par le plan supérieur.
Nettement je devine qu’il va tirer.
C’est bien son tour !
Pan!
Pan! Pan! Pan! Pan! Pan!
Ah ! Ah !
Le bruit connu de leurs fameuses mitraillettes ! Bien joué !
Mais d’un coup d’aile, merveilleux de sang froid, P.. a cabré notre
appareil, décrit un quart de volte. De
nouveau l’observateur allemand trouve entre lui et nous le plan supérieur de
l’Albatros, qui s’interpose comme un écran implacable.
A moi maintenant avec
ma carabine, ma bonne carabine de cavalerie dont j’étreins nerveusement le bois
avec mes gants fourrés! Nous nous
rapprochons à toute allure. L’Albatros
est toujours un peu plus bas que notre Morane, mais de très peu, quatre, cinq
mètres peut-être.
Je ne quitte pas des
yeux le pilote. Lui aussi me regarde
avec ses lunettes noires. Il tourne la
tête. Quelles transes effroyables pour
lui, malheureux, rivé sans défense à son volant de direction!!!
Il voit le canon de
mon arme se pencher hors du fuselage, le chercher, l’ajuster... Oui, c’est bien un conte d’Edgar Poë que
nous vivons !
“Poum ! ” Détonation sourde.
Je viens de tirer juste à l’instant où l’Albatros passait sous nous, à trois
mètres à peine. Un éclair ! Vite je me penche à gauche pour juger du
coup.
Le voilà avec sa
vitesse de météore. Pan ! Je redouble comme à la chasse. Rien de nouveau. A la hâte je saisis un nouveau chargeur dans la pochette. Le mécanisme du mousqueton craque avec
précision. Je l’entends à peine. Le pilote allemand est de plus en plus tassé
sur son siège. Vingt mètres nous séparent. Pan! Pan! Pan!
Pan! Pan! Pan! Pan! Pan! L’observateur peut de nouveau tirer : il nous manque.
A moi. Allons, il faut rester calme, calme, calme
! Pas de tension nerveuse. C’est une question de vie ou de mort. Du calme et encore du calme!!
Cette fois je vais
tirer un peu plus tôt.
Pan ! Pan
!... L’Albatros est de nouveau sur nous.
J’ai à peine le temps de le voir.
Il passe sous notre fuselage, si près que la rencontre me semble
inévitable.
Il passe tout de
même. Le voilà!!
Soudain P.. lève un
bras en l’air et hurle quelque chose. A
mon tour je ne puis retenir un cri de triomphe. L’avion ennemi pique terriblement vers le sol. Penché sur l’aile droite, il me semble
glisser, désemparé. L’hélice est
presque arrêtée.
A notre tour nous
piquons pour le suivre. Notre Morane
doit être bien près de la verticale, car je me sens glisser de mon siège, et je
dois m’agripper de chaque côté du fuselage.
Plus la peine de
tirer!!! L’Albatros est visiblement
touché à mort. Il descend, il est
vaincu.
Et de nouveau je
perds la juste notion des choses. Une
joie immense est en moi.
C’est un tournoiement
de visions fugitives, de prés verts, de maisons, de routes qui s’entrecoupent,
d’étangs, de bois, une galopade insensée de champs jaunes, rouges, blonds, une
sarabande fantastique de collines souples, de haies lointaines, de sillons,
d’arbres pointus. C’est un
entrechoquement indescriptible de sensations violentes, physiques et morales.
Une foule de pensées
rapides se lève en moi, sans suite, avec incohérence. Je revois les lunettes noires du pilote, les Croix de Fer de
l’Albatros, un coin de champ de bataille en Lorraine, un champ de courses
autrefois, un salon.
J’entends des airs de
musique, des gémissements de blessés, des ronflements de moteurs, des phrases
d’opéra, tout cela pêle-mêle en vrac.
Et soudain je m’aperçois que je ne cesse de crier à tue-tête : VIVE LA FRANCE !
P.. penché sur sa
cloche en fait autant. Nous faisons un
vacarme splendide.
L’Albatros descend de
plus en plus. Le pilote a réussi à le
redresser.
La terre se rapproche
à une vitesse vertigineuse. Les objets
grossissent terriblement. P..
coupe. Le bruit des neuf cylindres
diminue d’intensité. Nous pouvons
parler. Ensemble nous demandons :
- OU SOMMES-NOUS ?
Ensemble nous
répondons :
- JE NE SAIS PAS !
Est-ce dans nos
lignes que nous descendons, dans les lignes allemandes ? Impossible de savoir.
L’Albatros effleure
un bois de sapins et atterrit dans un grand pré, près d’une grosse ferme.
Tant pis ! Nous décidons d’atterrir aussi à côté de
lui. On verra bien ! Pour rien au monde nous ne voulons lâcher
notre proie. Allez, on descend ! Alea jacta est.
Le fracas du moteur
reprend. Nous décrivons une courbe
splendide et passons à vingt mètres au-dessus de l’Albatros arrêté. J’ai le temps de voir deux hommes sortir du
fuselage et sauter à terre.
Brutalement une secousse ! Un craquement sec, un bruit sourd. Je me sens projeté la tête la première contre le plan des
ailes. Ca y est, je m’y attendais
! On capote!! Nous arrivions au sol trop en piqué, et... vent derrière. C’est la joie du triomphe.
Des deux mains je me suis cramponné à la cabane. Tout le choc se passe dans mes bras. Le moteur s’enfonce dans la terre, l’hélice
est broyée. Puis d’un coup, l’appareil
se met tout droit, le fuselage pointé debout, comme un mât, vers le ciel. Je reçois une secousse dans le dos. C’est fini.
Ce n’est rien.
P.. est déjà à
terre. J’ai un pied pris, je fais des
efforts désespérés pour me dégager. J’arrache
une de mes bottes. En hâte je la remets.
C’est fait. Nous galopons comme
des fous vers nos adversaires qui sont là-bas, tout près, au bout du pré à 200
mètres.
P.. brandit un
revolver, et moi j’ai conservé ma carabine.
Peut-être va-t-il falloir maintenant livrer un nouveau combat sur le
sol?
Nous courons. Une haie nous cache l’Albatros. Nous franchissons la haie : le voilà ! Il est en flammes. Deux officiers allemands sont immobiles et nous regardent. Ils se tiennent non loin de leur appareil. Ont-ils des armes ? Vont-ils nous tirer dessus ? Une seconde je songe à les mettre en joue
pour les tenir en respect. Mais... Non
! Ce procédé manque d’élégance. Il faut que la rencontre qui se prépare soit
empreinte de courtoisie et de politesse française.
Nous sommes tout près
d’eux. L’un a les mains derrière le
dos. Il faut se méfier. Cache-t-il un revolver ? Je lui ordonne en allemand :
- DIE WAFFEN NIEDER !
Tous deux
s’empressent de lever les bras en l’air pour me montrer que je me trompe,
qu’ils n’ont pas d’armes. Ils remuent
même les doigts, du mouvement familier des prestidigitateurs: “rien dans
les mains, rien dans les manches ! ”.
En approchant je les
observe. Ils ont eu le temps de se
débarrasser de leurs peaux de bête, de leurs casques, de leurs combinaisons de
cuir. Visiblement, ils ont voulu se
présenter à leur avantage, Ils y ont
réussi. Tous deux ont une certaine
élégance. L’un a coiffé une casquette
de repos à visière courte, à turban écarlate, ornée des deux cocardes : celle
de l’Empire, tricolore, et celle de Prusse, noire et blanche. Il est habillé d’un léger manteau
cache-poussière, couleur mastic, laissant voir des leggings et des chaussures
jaunes impeccables.
Au premier abord, on
pourrait vraiment le prendre pour un officier anglais avec sa figure
rougeaude. Il est complètement rasé,
très blond. Ses yeux bleus, petits,
sont rapprochés du nez. Il sourit
vaguement. Il a l’air très
tranquille. Il est grand.
L’autre aussi est
grand. Très maigre, la figure en lame
de couteau, il porte une paire d’énormes lunettes rondes, en écaille. Il est bien plus allemand que l’autre. il est badois. Sans barbe ni moustache, tête nue, son casque d’aviateur sous le
bras, il se tient immobile, le regard inquiet, les cheveux tondus au ras du
crâne. Comme son compagnon, il est
habillé d’un imperméable mastic et chaussé de leggings et de souliers jaunes,
parfaitement cirés.
Tous deux conservent
les mains en l’air, même ce dernier, qui a beaucoup de peine à ne pas laisser
tomber son casque.
Nous voici tout près
d’eux, nous leur faisons signe qu’ils peuvent baisser les bras et reprendre une
position normale.
Et, tandis qu’à dix
pas de nous, l’Albatros devient un gigantesque brasier que deux fantassins
français (nous sommes dans les lignes françaises ! ), accourus, s’efforcent
d'éteindre, nous prenons contact avec nos victimes.
L’officier à
casquette à turban rouge vient à moi.
Soudain raidi, il se présente au garde à vous, la main à la visière:
- Mein Name ist Bobrüggle,
Ober-Leütnant !
Minute poignante que
je n’oublierai jamais ! Poliment, je
lui rends son salut.
- Sous-lieutenant C.., 20e Dragons
!
Et spontanément je lui tends la main.
Il la serre franchement. Je m’efforce de
l’interroger avec courtoisie.
- Sind Sie verwundert ?
Il me répond sans
songer à sourire de mon accent qui pourtant ne doit pas être brillant :
- Nein ! Nicht verwundert. Danke.
Me tournant vers
l’Albatros devenu la proie des flammes, je lui dis en français cette fois, ne
me souciant pas de continuer une conversation dans une langue où il aurait eu
l’avantage.
- C’est bien, Monsieur, ce que vous avez fait
là. C’est très militaire d’avoir brûlé
volontairement votre appareiL Je vous
félicite.
Il est sensible au
compliment. Il incline la tête. A son tour il dit d’une voix très lente, en
français avec un accent fort appréciable :
- Ce fut un beau combat loyaL... Vous avez été les plus forts... Les aviateurs français sont braves.
Comme je ne répondais
rien, attendant la suite, il a ajouté, ne s’oubliant pas :
- Et les aviateurs allemands aussi.
C’est peut-être moi
qui aurais dû le dire. Je le pensais à
ce moment-là. J’aurais été sincère.
Pendant ce temps, P..
et le pilote allemand se sont présentés mutuellement. Ce pilote est un sous-officier, “unter-offizier”. Ils se donnent des renseignements techniques
sur leurs appareils.
Je tire ma
montre. Il est 6 h 45 ! Comme il est tôt encore !
Maintenant, tous les
quatre, nous cheminons à petits pas, descendant vers une grosse ferme, aux
tuiles rousses, accotée à un bois de sapins, au fond du pré. Cette ferme est la ferme d’A dite de
M... Nous causons le plus aimablement
du monde, comme des gens qui se promènent après dîner dans une allée de parc.
J’apprends ainsi que
sur mes coups de carabine, trois ont dès le début crevé de part en part le
réservoir à essence, le vidant presque instantanément, provoquant un
commencement d’incendie. Plusieurs
autres ont percé le fuselage, tout près de l’observateur. Le dernier a coupé net, contre le talon du
pilote, deux commandes de gouvernail de profondeur, déterminant la descente
immédiate, presque la chute de l’appareil.
Ils ont eu la chance de toucher le sol sans s’écraser.
J’apprends aussi que
le matin à 5 h 30 ils ont jeté deux bombes sur R.., qu’ils ont eu terriblement
froid, que leur aérodrome se trouve à ..., qu’au cours du combat
l’ober-Leütnant qui me parle a brûlé sur nous près de cent cartouches de
mitrailleuse. Nous le remercions en
riant de nous avoir manqué. Lui aussi
rit franchement. La glace est rompue.
Nous sommes très à
l’aise. J’ai enlevé mon casque. Mon interlocuteur prisonnier s’écrie :
- Mais vous êtes tout jeune !
Et pour la première
fois ce compliment me fait plaisir. Nous
pénétrons dans la cour de la ferme. Une
compagnie de vieux territoriaux est cantonnée là. C’est un affolement, des galopades, des bousculades. On ouvre les portes. On en ferme. On crie. On me prend pour
un Allemand. Tous ont suivi le combat
aérien. Je m’explique. J’interroge: “Où est le téléphone ? Où
sont vos officiers ? Où sommes-nous ?... »
C’est un brouhaha
indescriptible. Tous ces braves gens
répondent à la fois. Ils sont fous de
joie. Ils nous entourent, nous
enserrent, vont nous étouffer.

Enfin un capitaine
apparaît, fend le groupe.
Renseignements brefs. Nous
sommes à la ferme de M.. sur la commune de V.., non loin de M...
Le téléphone. Trois kilomètres à faire jusqu’à V.
Un cheval pour y
aller. En voici un : «Allez P.., partez ! Vous êtes dragon donc vous savez monter
! Allez vite téléphoner la bonne
nouvelle à l’escadrille, au commandant de R.. ils vont être renversés là-bas. Un Aviatik hier, un Albatros aujourd’hui ! ”
Je confie mes
prisonniers au capitaine de territoriale.
J’ai besoin d’être seul, une minute, de respirer.
Lentement je reviens
sur le terrain, sur le champ de bataille où se trouvent les deux avions. Il fait très doux. C’est une belle matinée d’avril.
Le soleil s’est dégagé des brumes et monte avec majesté au-dessus des
bois de pins.
De tous côtés, des
gens se précipitent à pied, à bicyclette, à cheval...en auto. C’est une ruée. Innombrables sont ceux qui, d’en bas, ont suivi les péripéties du
drame. Ah ! Cela n’a pas été long !
Deux fantassins
m’apportent tout ce qu’ils ont pu sauver de l’incendie : un altimètre, une
boussole, la mitrailleuse, quelques objets sans intérêt.
Mais déjà on se rue
vers moi. Il y a là quantité
d’officiers de régiments de cavalerie cantonnés dans les environs. En un clin d’œil, je suis entouré, écrasé,
étouffé. Je n’ai pas assez de mains
pour répondre à toutes celles qui se tendent.
Un capitaine qui pleure comme un enfant s’écrie : «J’ai tout vu! Magnifique! Sublime! Ah mon ami!» Il m’embrasse.
On se range. Un Lieutenant-Colonel de hussards est devant
moi. A voix forte il me dit : «J’ai vu aussi. Je vous félicite au nom de toute la cavalerie française!!!”
Ma tête tourne. Mon cœur bondit. J’ai envie de pleurer. La
vie est belle. Je suis vivant.
Vraiment je ne vois,
je n’entends plus rien. De tous côtés,
dans un éblouissement de soleil, je devine comme une chose imprécise, une ruée
formidable, une ruée de cavaliers bleus, de piétons noirs, rouges, d’autos trépidantes.
Je fais signe qu’on
s’écarte. Je veux être seul un instant…
au moins.
Allons !... C’est bien vrai ! Nous avons abattu un ALBATROS.
René CHAMBE